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Les mémoires d'Eugène Christophe - chap.416 septembre 2019  

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CHAPITRE QUATRE - J'APPROCHE DU MONDE DES COURSES

     Quand mon vélo était en réparation et que je ne pouvais rouler, je passais mes dimanches à jouer avec André Hillbrunner et d'autres amis. Nous gagnions à pied le polygone de Vincennes et revenions également par le train onze.

Si j'avais à voir une belle épreuve sur route, des camarades complaisants, comme mon ami Lathiers, aujourd'hui gardien de la paix, me prêtaient leur bicyclette. C'est ainsi que j'assistai au passage de Paris-Tours, gagné par Jean Fischer devant Lorgeou. Lathiers avait mis à ma disposition sa belle Georges Richard. Entre Limours et Dourdan, je fus rejoint par le peloton de tête composé de Lesna, Jean Fischer, Lorgeou et un quatrième que j'ai oublié. J'essayai de suivre le train, mais la machine de mon ami développait 7 m. 80 et je fus distancé dans la première côte. Alors, je collai derrière un quadricycle qui suivait l'épreuve, mais ne tardai pas à subir le même sort. Je continuai consciencieusement et me raccrochai au second peloton.

Celui-ci allait beaucoup moins vite. Ce devaient être des régionaux de Touraine. Ils avaient de grands développements et, à ma stupéfaction, mirent pied à terre dans la dernière côte avant Dourdan. Je continuai, car j'aurais eu honte de descendre de bicyclette dans une côte.

Je ne montais guère plus vite sur ma machine qu'eux à pied, mais l'honneur était sauf. Dans la descente sur Dourdan, je fus « lessivé » une fois de plus. J'avais mon compte. Ce soir-là, j'ai accepté de rentrer par le train, ce qui signifie que j'étais absolument knock out.

Quand je ne trouvais personne pour jouer au ballon ou me prêter un vélo, j'allais me promener à pied, ce qui est une façon de parler. Quand je vous aurai conté comment je me rendis du quai des Célestins à la côte de Saint-Cloud pour voir passer les coureurs de Paris-Brest 1901 gagné par Garin, vous verrez que j'avais une singulière façon de comprendre la promenade.

- Le deuxième Paris-Brest en 1901 -

     Nous avions décidé, le jeune ouvrier à qui j'avais appris à monter à bicyclette et moi, d'aller voir passer la course Paris-Brest à Saint-Cloud, lui sur sa machine, moi à pied et chaussé d'espadrilles pour aller plus vite. Mon ami faisait fonction d'entraîneur en la circonstance et je me mis en devoir de le suivre. Bien entendu, je ne pus aller jusqu'à Saint-Cloud en courant, je dus faire alterner la marche avec la course, mais j'atteignis quand même le but projeté sans avoir recours au tramway à vapeur dont nous empruntions exactement l'itinéraire.

Nous pensions arriver à temps pour voir les premiers, mais ceux-ci avaient de l'avance sur nous et c'est l'Américain Miller, classé cinquième qui nous apparut.

J'entendais dire autour de moi que ce coureur portait toujours sur lui la photographie de sa femme. Cela m'étonna beaucoup. Je ne savais pas encore que nombre de coureurs sont superstitieux et possèdent des fétiches. J'étais surtout loin de me douter que, plus tard, je promènerais dans de longues randonnées comme Bordeaux-Paris et le Tour de France un petit médaillon contenant les portraits de ma femme et de mes enfants.

Mais je ne soupçonnais guère non plus que, sur cette même route glorieuse où le célèbre Charles Terront avait battu Jiel-Laval en 1891, Garin, le vainqueur de 1901, viendrait se poster à son tour en spectateur le 2 septembre 1921, pour voir passer les coureurs du quatrième Paris-Brest dans lequel je devais m'adjuger la deuxième place derrière Mottiat.

Le Paris-Brest de 1931 sera, peut-être gagné par un coureur encore inconnu, qui m'applaudit sur la route ce jour-là.

Je revins à Saint-Cloud sans entraîneur. Mon camarade, pressé de rentrer, n'avait d'ailleurs pas pris goût à cette promenade au ralenti et il me plaqua sans façon. Je n'en continuai pas moins ma route et rentrai à la maison tout courbaturé. Cette courbature persista durant la semaine, mais je ne me décourageai pas.
— Ah ! si j'avais été mieux entraîné, pensais-je, je n'aurais pas mal aux jambes.

- Je deviens provisoirement pédestrian -

     Pour éviter à l'avenir pareil inconvénient, j'allai, de temps en temps, m'entraîner place du Carrousel où les coureurs à pied se donnaient rendez-vous. Je me glissais dans le peloton et ne me laissais pas lâcher facilement. Ces séances avaient lieu entre huit et dix heures du soir.

Un certain jour, le coureur Charbonnel, s'attaquant au record de l'heure, je réussis à tenir dans sa foulée plusieurs tours durant. Ce soir-là, il battit le record français de l'heure en couvrant plus de 17 kilomètres.

Je continuai cet entraînement, mais en amateur, c'est-à-dire irrégulièrement. Cependant, je faisais des progrès. Une fois, un coureur que je ne connaissais pas et qui se préparait en vue du Marathon, me demanda de l'entraîner sur le parcours Carrousel-Porte Maillot et retour. Nous partîmes tous les deux à pied, escortés par quelques cyclistes.

Je remplis si bien mon rôle que le coureur, fatigué avant moi, abandonna au retour et emprunta le vélo d'un suiveur pour revenir à son point de départ. J'aurais été fort vexé de l'imiter et pourtant son raisonnement était plus sage que le mien. Ne se sentant pas bien disposé, il avait entièrement raison de se ménager. Moi, toujours soucieux de produire l'effort maximum, j'allongeai plutôt ma foulée une fois seul. La petite troupe qui m'escortait se montrait étonnée de Cette modeste performance, dont je suis seul à me souvenir, me valut d'être engagé comme entraîneur dans le Marathon. Toutefois, c'est en qualité de suiveur soigneur que j'accompagnai mon coureur. Dans l'intervalle, en effet, j'étais rentré en possession de ma chère bicyclette réparée et, pour rien au monde, je n'aurais couru à pied quand il m'était possible de rouler.

J'avais installé un panier sur mon guidon et j'accompagnai mon coureur de bout en bout avec la plus grande sollicitude. S'il ne se classa pas en très bon rang, croyez bien que ce ne fut pas ma faute. Il le reconnut, du reste, et, la semaine suivante, après m'avoir payé un bon déjeuner, il m'emmena à son club, le « Club français », pour me présenter aux dirigeants de celui-ci qui voulurent bien me remercier et même me féliciter. Vous pensez si j'étais fier !

- Mon étrange coffre-fort -

     Mes économies se sont montées parfois à un chiffre voisin de 50 francs. Il ne m'était pas facile de garder sur moi cet argent liquide et nous n'avions pas, à l'époque les petites coupures, nées de la guerre, qui sont si sales, mais que j'aurais pu cacher aisément. J'ignorais, vous vous en doutez, les comptes courants en banque et les coffres-forts. Il me fallait une cachette, une bonne, car si ma mère avait découvert le magot, non seulement elle eût mis la main dessus, mais encore elle eût voulu en connaître la provenance. Et alors, quelle catastrophe ! Tant de privations de patience rendues inutiles en un instant. Je ne crois pas que, malgré ma volonté, j'aurais eu le courage de recommencer. Surveillé, les vivres coupés, j'aurais été obligé de dire adieu à mes balades cyclistes. En ce temps-là, en effet, je ne songeais qu'à me promener. Je n'avais nullement l'idée de devenir professionnel. Un coureur cycliste était pour moi un phénomène. Il n'y avait rien au-dessus.

Quand ma mère me disputait au sujet de ma « satanée bicyclette », elle me répétait toujours que j'étais venu au monde pour faire un ouvrier et non un coureur. En réalité, elle voyait plus loin que moi. Ne m'entendant parler que de vélo, me voyant fréquemment des journaux de sport dans les mains, elle s'imaginait que j'ambitionnais déjà de me lancer définitivement dans le cyclisme. Or, je le répète, je ne songeais nullement à cela.

Peu à peu, avec ses remontrances et ses sérénades, c'est elle qui, inconsciemment, me poussa dans la voie qu'elle voulait, au contraire, me faire éviter, car j'en vins à me tenir le raisonnement suivant : On peut donc devenir coureur comme on devient ouvrier? Alors, pourquoi pas moi aussi bien qu'un autre?

Mais je manquais de confiance. Ce qui m'apparaissait possible théoriquement, me semblait irréalisable dans la pratique. Un Charles Terront, un Maurice Garin étaient à mes yeux des êtres supérieurs, prédestinés.

Devenir un jour un coureur, un vrai, dont la foule connaît le nom, un champion capable de réaliser des exploits qui emballent les masses... Non, vraiment, je n'admettais pas cela.

Cependant, je continuais à réaliser des économies. Je ne pouvais dissimuler mon argent dans un bas de laine, comme cela se fait à la campagne. N'ayant ni jardin ni cave, je ne pouvais non plus songer à creuser un trou en terre. Il me fallait trouver une cachette sûre, à l'abri des investigations de ma mère.

Il y avait un objet qu'elle ne touchait jamais, c'était ma « sale bicyclette ». Ah ! elles n'étaient pas copines toutes les deux. Et voilà comment, un jour, l'idée me vint de cacher mon argent dans le cadre en l'introduisant par la tige de selle. Je convertis donc mon trésor en pièces de deux francs, mais là, un inconvénient se présenta : les pièces tombaient dans la boîte du pédalier. Les cadres soudés à l'autogène n'existaient pas alors. Comment faire? Les bouchons dont je disposais n'étaient pas assez gros. J'aurais pu acheter du liège, mais halte-là ! Je ne voulais même pas envisager la possibilité d'une telle dépense. Alors, je pensai au guidon. Mon pécule réduit au plus petit volume métallique, c'est-à-dire transformé en pièces d'or, disparut aisément dans le tube de mon guidon. Une poignée de celui-ci fermait et dissimulait complètement la cachette. Mon trésor était en lieu sûr.

1902 fut l'année où je commençai à m'approcher un peu des coureurs. J'assistais au départ des épreuves, je m'enhardissais jusqu'à regarder sous le nez ceux auxquels je vouais une véritable admiration, je pénétrais dans l'ambiance de ce monde très spécial, très pittoresque où je devais vivre plus tard.

- Paris- Château-Thierry amateurs -

     Ce jour-là, je me rendis directement au contrôle de départ installé à la Porte Dorée. Je m'arrêtai à une certaine distance. Je n'osais approcher, craignant de gêner les organisateurs et les coureurs. C'est là un scrupule que n'ont pas toujours les spectateurs. Je regardais les coureurs de loin, mais l'attraction était trop forte et, petit à petit, j'approchai, ma bicyclette à la main.

J'étais là seul, noyé dans la foule et ne perdant pas un coup d'œil du spectacle. Les formalités du contrôle terminées, tout le monde se dirigea vers la ligne de départ. Dans le flot de tous ces cyclistes, je me trouvai à côté d'un touriste équipé comme moi : vélo à pneus démontables, culotte bouffante et bas à revers.

N'ayant pas remarqué qu'il portait un brassard, je le pris pour un entraîneur. Il m'arrivait souvent d'engager la conversation avec des touristes, mais jamais je n'aurais osé adresser la parole à un coureur.
— Vous entraînez? demandai-je.
— Non, je cours, mais, vous savez, sans prétention, car je n'ai pas d'entraîneur.

Immédiatement, je lui offre mes services sans seulement savoir si je serais capable de le suivre. Naturellement, il accepte. Je reste à côté de lui au départ, en queue du peloton, et, au signal du starter, je fonce tant que ça peut.

Dans la première côte, ça va à peu près, mais dès la cuvette de Jossigny, mon homme est à l'ouvrage. Un peu après, des cris retentissent derrière nous : « A droite... à droite !... » Ce sont les touristes, routiers vétérans, partis presque aussitôt après les coureurs de vitesse, qui nous dépassent. J'essaye de coller au peloton, mais mon homme ne peut pas suivre ; alors, je reste fidèlement avec lui. Plusieurs fois, en cours de route, il manifeste l'intention de s'arrêter, mais cela n'est pas dans mes habitudes. Je le remonte, je l'encourage, il écoute mes conseils et je l'emmène jusqu'à Château-Thierry où il se classe vingt-quatrième. C'est dire que si j'avais couru pour mon compte, j'aurais pu probablement me classer vingt-troisième.

Marcel Cadolle, qui devait fournir une belle carrière dans la suite, avait enlevé la première place devant Tuvache, mais si l'un avait été beaucoup aidé par ses entraîneurs, l'autre avait roulé seul presque continuellement et toute mon admiration fut pour Tuvache.

Cependant, je m'apercevais que, n'étant pas parti le matin avec l'intention d'aller jusqu'à Château-Thierry, je m'y étais rendu presque malgré moi. Il fallait revenir et, comme toujours, la bourse était plate.

Je manifestai le désir de repartir immédiatement, mais mon coureur, qui était très content, m'obligea à déjeuner en sa compagnie. Il voulait aussi que je rentre à Paris par le train, comme tout le monde, mais je refusai net. J'étais heureux à l'idée d'accomplir une belle performance et je ne voulais pas abuser de l'amabilité de mon nouvel ami.

Il se nommait Conrard ou Conard. Je ne l'ai jamais revu.

Je repris donc gaillardement le chemin de Paris, mais je ne restai pas seul longtemps. Peu après mon départ, en effet, je fus accompagné par l'une de ces averses qui marquent dans la vie d'un promeneur. Avec ça, pas de garde-boue, bien entendu. Mon développement de 6 m. 85 me paraissait bien lourd à tirer. Dans les côtes, il m'arrivait de rester presque en équilibre sur mon vélo, mais toujours l'amour-propre poussé à l'excès m'empêchait de mettre pied à terre.

Enfin, le soleil revint. A Serris, je trouvai une voiturette genre quadricycle. Le conducteur me proposa aimablement de coller derrière. A mon tour, j'étais entraîné et quand il m'arrivait de décoller, je trouvais bon, moi aussi, que mon entraîneur m'attendît. Les trois personnes qui occupaient la voiturette prenaient plaisir à me voir pédaler avec tant d'ardeur. Elles m'offrirent l'apéritif à la Bastille.

Sans voir quelle couche de boue recouvrait mes vêtements, je ne pensais qu'aux kilomètres parcourus. Plus j'en abattais alors, plus je me sentais fier. Je reconnais aujourd'hui que ce n'était pas une bonne méthode pour acquérir de la vitesse.

Qu'est-ce que j'ai encore entendu le lendemain, quand ma mère s'est aperçue que je n'avais plus de fond à mon pantalon !... En somme, elle n'avait pas tort, mais je trouvais extraordinaire qu'elle mît un fond de culotte en balance avec une randonnée de 160 kilomètres.

Je vais sans doute vous étonner beaucoup en vous confiant qu'il n'y a pas bien longtemps, ma mère me rappelait encore avec amertume ces pantalons ajourés et mon premier abcès au genou droit, consécutif à une chute. Elle n'a jamais admis ce métier de coureur auquel je me suis donné tout entier, mais nous avons fait la paix depuis mes débuts, et la « sale bicyclette » a payé sa contribution.

Chap.5 - Mes premières courses


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Fichier mis à jour le : 7/02/2019 à 11:25

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