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Les mémoires d'Eugène Christophe - chap.621 juin 2021  

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CHAPITRE SIX - MON APPRENTISSAGE DE COUREUR

   Me voici au début de l'année 1908. Un club cycliste vient de se fonder dans le quatrième arrondissement. Son siège est situé en face la caserne Lobau. Il a pour titre "Cycle amical Rivoli". Toujours accompagné de mon ami André Hilbrunner et d'autres camarades du quartier, j'entre à ce club. C'est la première société dont je fais partie. Je suis tout fier en songeant aux couleurs bleu ciel et blanc que je vais porter et mon premier soin est de me payer un petit bonnet de laine et un magnifique maillot.

L'Union Vélocipédique de France vient de créer la quatrième catégorie des coureurs cyclistes professionnels à seule fin d'épurer les rangs de l'amateurisme. On trouve, en effet, dans celui-ci beaucoup de jeunes gens comme moi qui ont plus besoin d'une pièce de cent sous de temps en temps pour entretenir leur machine que d'une médaille ou d’un bronze d'art.

J’avais baptisé ces coureurs les « amateurs pauvres ». Pour être un véritable amateur il fallait être riche. Un membre de l'A.V. amateur, de Baeder, qui a laissé un nom dans le cyclisme, ne m'avait-il pas confié avoir dépensé plus de 1.000 francs au cours de la saison 1902 ? Où les aurais-je pris ? Songez que dans ma première année de course, je gagnais 700 francs et que cet argent passa entièrement en pièces détachées et frais de route. Les maisons de cycles ne s'intéressaient pas aux débutants et il nous fallait paver notre sport comme les jeunes gens d'aujourd'hui payent leur cinéma. Nous n'étions pas défrayés comme tant de futurs coureurs le sont actuellement. J'en suis ravi pour ceux-ci, mais je crois qu'ils n'y gagnent pas, comme nous, l'amour de la lutte. Nous avions le feu sacré. Nous pratiquions le sport en vrais sportsmen. non en commerçants.

Me voici donc membre «l'un club. Je suis en possession de ma bicyclette entièrement réparée. J'ai fait changer toute la boîte du pédalier. les moyeux, la chaîne. J'ai payé comptant cette facture, très grosse pour moi, qui se montait à près de 80 francs et suis très heureux d'avoir une machine de route en bon état. Je n'ai pas encore de boyaux, c'est vrai, mais un assez bon coureur, Ellinamour, courant sur "La Française", m'échange mes roues neuves contre des roues à jantes en bois garnies de boyaux d'occasion et me voilà défitivement équipé. Pour m'entraîner, avant de me rendre au travail, je me lève à cinq heures et vais chaque matin au Bois de Vincennes autour du lac Daumesnil. J'y retrouve mon ami André qui m'est précieux pour juger mes progrès et varier mon entraînement.

Le dimanche, c’est la grande balade sur les itinéraires des épreuves importantes. Je me souviens particulièrement de Paris-Roubaix le jour de Pâques. Nous sommes près de Méru quand le peloton de tête nous dépasse.

Il fait un fort vent debout. Les coureurs de second plan qui n'ont pas de service d'entraîneurs sont bien isolés et distancés. Nous décidons d’entraîner Pagie jusqu'à Beauvais puis nous retrouvons Grapperon. aujourd'hui très connu comme entraîneur et qui était alors très fluet. Il vient de prêter son concours à Aucouturier et après un léger casse-croûte, nous revenons avec lui vent dans le dos. Grapperon nous montre son savoir-faire dans les descentes où je constate qu’il est beaucoup plus adroit que moi. J'en prends de la graine, mais André ne peut nous suivre et je laisse filer Grapperon pour attendre mon camarade.

Après Ennery, pfftt... Je crève à la roue avant. Jusque-là, nous n'avions vu que le beau côté des boyaux de course. Ca allait un peu changer.

- Quelques mots sur les boyaux

  Je n'ai pas de boyaux de rechange.

André en a lui, mais si nous crevions encore... Je sors mon nécessaire de réparations, car, si je ne suis pas encore bien monté en pneus, je suis bien outillé pour remettre ceux-ci en état.

Ne riez pas mes jeunes amis, qui n'avez pas connu cela, je possède une bougie, des allumettes, un vieux couteau, de la dissolution, du caoutchouc pour réparer la chambre à air, de la toile pour réparer l’enveloppe et trois mètres de ruban de tablier ou de cordon de corset. Pas de fil ni d'aiguilles car nos boyaux étaient collés et non cousus. La fermeture de l’enveloppe s'opérait en collant un côté sur l'autre avec un croisement de deux centimètres.

Au moment de réparer, il ne fallait pas se servir de benzine, car on aurait décollé tout le fil biais de l'enveloppe. Il fallait faire chauffer une lame de couteau et opérer avec prudence. Trop chaud, le couteau brûlait le fil et la dissolution, pas assez, il ne décollait rien.

Pour chauffer la lame du couteau, nous pratiquions un trou dans le talus en bordure de la route. Nous y logions la bougie, bien à l’abri du vent, et l’un faisait le chauffeur, l’autre le réparateur.

Après avoir obturé le trou de la chambre à air, ce qui était aussi simple que maintenant, on devait recoller l’enveloppe, ce qui allait encore. Où la chose se compliquait, c’était quand il fallait utiliser immédiatement le boyau réparé. La dissolution n'avait pas eu le temps de sécher et la pression intérieure formait une hernie qui finissait par éclater. Pour parer à cet inconvénient, on montait le boyau légèrement gonflé sur la jante et on le ligaturait sur cette dernière au moyen de rubans de 25 millimètres de largeur sur 1 m. 50 de longueur. Cela formait une bosse et empêchait de freiner mais le principal était de se trouver "dépanné". Au lieu de maudire le sort, nous étions contents de vaincre ces petites difficultés. Je me rappelle être parti dans Paris-Joigny le 14 juillet 1903 avec des boyaux ainsi ficelés car dans Paris-Tours, quelques jours avant, mes pneus avaient éclaté en raison de la chaleur.

- Ma première victoire

  
Le 5 avril 1908, je pars seul de mon club dans Champigny-Ozoir-la-Ferrière et retour, soit 25 kilomètres, épreuve réservée aux coureurs de quatrième catégorie. Mes camarades m’avaient fort critiqué d'être passé professionnel, mais je voulais risquer ma chance et gagner un peu d'argent. Quelques-uns d'entre eux sont venus voir la course. Ringeval, un très bon ex-amateur part favori. Parmi les officiels, il y a là M.Steinès, qui s'occupera beaucoup de la quatrième catégorie. Tandis que je regarde quelques exubérants qui jouent un peu trop au coureur, deux cyclistes s'approchent de moi. L'un est un bossu du nom de Pirolli qu'on appela dans la suite "Lagardère" ou "la Bosse" et qui, boute-en-train, serviable et très gentil, fut très connu dans le monde cycliste.

Nous lions connaissance. Le bossu a choisi comme favori son ami Hébert (Albert Marvis), qui devint un de mes intimes dans la suite, et moi comme autre gagnant possible.

Le départ arrive et dès la première côte, à la cuvette de la Queue-en-Brie, un coureur se détache du lot. Je reviens sur lui et je crois le reconnaître.

— C'est vous. Ringeval ? dis-je.

— Oui.

Allez, allez, criai-je enthousiasmé. Mais Ringeval qui devait se classer deuxième dans Bordeaux-Paris en 1907 savait déjà courir. Il n'a pas envie de se sauver à 3 kilomètres du départ. Je passe devant. Nous nous relayons si bien qu'en virant à Ozoir, nous avons 500 mètres d'avance. Je pousse avec tant de cœur qu’en remontant la cuvette où nous nous sommes échappés, je sens que Ringeval faiblit. Il a une crampe. Alors, je fonce comme un sourd sur le poteau.

Je croise André Dhers. actuellement mécanicien à La Sportive. Il a manqué le départ et attend l'arrivée de Ringeval. Mon arrivée fait sensation. Je ne suis connu que de mes amis et du bossu. Ah ! ce bossu, quelle joie est la sienne. Il crie : "C'est lui. c'est lui !"

J'ai couvert le parcours en 42 minutes, ce qui fait du 32 à l'heure. Ringeval. bien revenu sur le plat, finit à quelques mètres et Albert Marvis est cinquième.

- Quelques autres courses

  Dans le courant de l'année 1903. je pris part à d'autres épreuves : Paris-Fontainebleau, où je me classai quatrième, tandis que Ringeval s’adjugeait la première place ; Paris-Meaux, où je terminai encore quatrième ; Paris-Chartres, où je finis deuxième derrière Talibart, battant des amateurs de valeur comme Maire, Émile Georget et Marcel Berthet. Nous étions partis huit minutes après la catégorie amateurs et dans notre peloton, tout le monde s'employa à fond tant que les amateurs ne furent pas rattrapés. Nous les battîmes de huit minutes.

Mais Paris-Montereau fut, sans conteste, la plus belle épreuve de l'année pour moi.

Nous étions partis une quarantaine du plateau de Champigny avec un vent favorable. La présence dans le peloton de Fourchottes, un vieux pour l'époque, de Talibart, Mancel, Ringeval, Frémont, avait donné de l'allant à tous dès le départ et je vous prie de croire que ça bardait.

Je me trouvais au milieu du peloton lorsque, dans la descente de cette fameuse cuvette de la Queue-en-Brie, une roulotte de romanichels qui barrait la route causa la chute de plusieurs coureurs : Delagorce, Boisserie, Lacot. Garcia, notamment, qui furent mis hors de course. Je réussis à éviter la fâcheuse bûche en passant sur le gazon, à droite de la voiture, mais cela suffit pour me faire décoller. Au dire des camarades qui restaient avec moi, je ne devais plus revoir le peloton. N'écoutant personne, je persistai à lutter, lâchai mes compagnons, rattrapai plusieurs coureurs et arrivai au contrôle de Sivry avec 500 mètres de retard sur le peloton de tête composé de Talibart, Ringeval et Mancel. Derrière moi roulaient deux as de l'époque, Fourchotte et Frémont, mais je ne m'attardai pas à les attendre pour prendre leur roue et me faire remorquer comme c'est assez la mode maintenant. Au contraire, mettant toute la sauce, je poussai tant que je pus pour ne pas être rejoint, si bien que je m'approchai à 150 mètres puis à 100 mètres du trio de tête, lequel repartait de plus belle en me vovant arriver.

Ringeval me confia dans la suite que chaque fois que je me rapprochais, il disait : — Si j'étais à la place de Christophe, il y a longtemps que j'aurais pris le train pour Montereau.

La lutte dura jusqu'à 6 kilomètres du poteau. Je recollai alors au peloton qui démarra encore, mais j'avais repris le contact et il n'y avait plus rien à faire pour me décramponner. Mancel fut lâché dans la bagarre et Talibart eut des démêlés avec un petit paquet attaché à sa selle. Je me trouvai en tête avec Ringeval qui ne cherchait plus à se sauver, il attendait le sprint avec confiance. Je pensais, moi. aux deux as qui nous suivaient de près. Mieux valait être battu par Ringeval en l'emmenant et battre Fourchotte et Frémont que d'être rattrapé par ceux-ci. Imbu de cette idée, je continuai à fournir l'effort maximum.

L'arrivée devait s'effectuer à l'entrée de Montereau, c'est-à-dire au bas de la descente qui aboutit à cette ville, mais, au dernier moment, les autorités jugèrent qu'il était dangereux d'organiser une arrivée dans ces conditions et décidèrent de reporter la ligne en haut avant la descente. Ce fut la cause de mon succès. Ringeval, bien occupé à suivre ma roue, attendait la descente pour me battre. Il s'aperçut trop tard de l’emplacement de la ligne. Je gagnai de peu, une roue, mais j'étais bien récompensé de la persévérance et de la ténacité dont j'avais fait preuve durant les 2 heures 4 minutes de la course.

J'étais véritablement très heureux de ma victoire et ce jour-là, je l'ai pleinement goûtée. 1 ne heure environ après mon arrivée, on fermait le contrôle. Coureurs, organisateurs. membres du V. C. de Montereau, escortés par une foule de 2.000 personnes et précédés de l'harmonie municipale, tout le monde se rendit à l'hôtel de ville pour un vin d'honneur. Le maire, M. Allain, voulut bien m'offrir un magnifique bouquet et me complimenter.

A 2 heures avait lieu, sur la jolie promenade des Noues, un défilé et concours de véhicules décorés, cette fête fut, paraît-il, très réussie, mais je ne pus y assister. Ne vous empressez pas de mettre mon absence sur le compte de la modestie. J'avoue, au contraire, que j'aurais été très heureux de savourer complètement, ce jour-là, la joie du succès, mais voilà, je pensais à mon fidèle manager resté en panne.

- Les bons camarades

  
André Hilbrunner, qui s'était chargé de m’apporter mes vêtements à l'arrivée, n'avait, en effet, pas reparu. Sans doute avait-il peiné le long de la route, avec ses bagages, à moins qu'un accident ne l'eût retardé. Je décidai donc de me porter à sa rencontre. Ayant planté un bâton dans le pied de mon bouquet, je partis avec mes fleurs sur l'épaule, sans avoir déjeuné, naturellement.

Je rencontrai mon camarade aux environs de Sivry. Il roulait péniblement, accomplissant sa tâche avec sa conscience et son dévouement habituels. Quand il m'aperçut. il oublia instantanément sa défaillance tellement il était joyeux. Ma victoire était aussi la sienne.

— Alors, ça y est, cria-t-il, nous avons gagné ?

Car nous mettions tout en commun et personne ne tirait la couverture à soi.

— Oui, répondis-je, tu vois le bouquet, et il est lourd, tu sais.


 

 


Chap.7 - J'affronte les as


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Fichier mis à jour le : 25/04/2021 à 7:33

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